Le Trou Noir





Il m'arrive parfois de vivre
Oui de vivre
Oh, plutôt, de survivre.
En pensant sans cesse à ma fille
A ma Véronique
Ma Nounouche
Ma Biche.

Je pense à elle sans me poser de questions
 Pensant en fait qu'elle est toujours là, présente
Présente quelque part, ailleurs
Qu'elle n'a pas le temps de nous joindre
Trop prise par son travail.
Qu'elle est heureuse
Comme toute personne de son âge
De son âge ...
Oui, car pour moi elle a maintenant plus de 31 ans.

Puis, au cours d'une discussion, entre nous
Son Papa et moi.
Un regard, une pensée, un mot, une phrase

" Nounouche s'est arrêtée en route "

C'est alors que tout s'effondre.
Que je réalise que plus rien ne sera jamais comme avant
Que ce que nous vivons au quotidien
N'est qu'une fiction
Que la réalité est bien plus loin
Bien plus cruelle
Bien plus injuste
Bien plus dure
Insoutenable.

C'est alors que je n'ai plus envie de rien
Plus envie de chercher un meilleur
Que je me dis que la vie est derrière moi.

C'est alors que je ne sais plus vers qui me tourner
Sinon vers les parents aussi désemparés que moi
C'est alors que j'ai honte de faire mal à mes autres enfants
Qui ont le droit de vivre
Qui voudraient avoir des parents souriants
A leur écoute.

C'est alors que je pense à tous ceux qui m'ont aidée
D'une façon ou d'une autre
Avec leurs moyens
Qui m'aident encore au quotidien
Mais qui ne connaissent pas ce drame
Qui n'ont jamais vécu ce déchirement
Et qui, je le souhaite, ne le vivront jamais.


 C'est alors que je pense à eux
En me disant qu'ils ne peuvent que me soutenir
Mais ne pourront jamais comprendre tout à fait.
C'est trop dur
C'est impensable
Inimaginable

C'est alors que je pense à ma propre Maman
A qui j'ai bien souvent dit " Regarde tes petits enfants "
Pensant apaiser sa douleur 
Cette douleur qui l'a usée jusqu'à son dernier jour
Celle d'avoir perdu deux de ses enfants, ma soeur et mon frère.

C'est alors que je me rends compte
Que je ne l'ai réellement comprise
Que le 22 avril 2002
Jour où le départ de notre Véronique
L'a persuadée qu'elle n'avait plus rien à accomplir sur cette terre.
Que la vie avait été trop dure avec elle.

Je ne sais pas, je ne sais plus
Je me sens dure, parfois, vis à vis des autres.
Dure de penser qu'ils ne pourront jamais comprendre
Dure de penser qu'ils ont la chance de vivre "normalement"
Ceux pour qui c'est le cas.
Dure de ne pas pouvoir toujours leur répondre comme ils le souhaiteraient
Car à ce moment là, mon coeur est en vadrouille.

Je ne comprends pas toujours ceux qui s'échappent
Car les mots leur manquent
Car ils pensent bien faire
En commettant parfois des maladresses
Bien involontairement
C'est si dur de trouver les paroles qui apaisent
Elles ne seront pas les mêmes pour une personne ou pour une autre.

Parfois je ne voudrais pas entendre parler du bonheur des autres
Car mon coeur va mal
Comme parfois je me rebelle si personne ne me parle de sa petite famille.
Je ne me comprends pas moi même.
Comment les autres personnes
Même les plus attentionnées 
Pourraient-elles savoir ce qu'il faut dire
Et à quel moment le dire ?

Ma vie n'est construite maintenant que de hauts et de bas
D'escalades et de chutes vertigineuses
De peur du lendemain
De projets que je n'arrive pas à tenir.

Ma vie passe par toutes les couleurs
Des couleurs lumineuses, pourtant éphémères,
Aux plus sombres, les jours de désespoir.

Je préfère vivre dans le déni
Car lorsqu'une telle conversation arrive brusquement
En une fraction de seconde
Je tombe
 
Dans le trou noir.

Je t'aime tant ma Véro. 










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